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20/08/2010

20/08/2010


Revenir c’est comme marcher sur les traces de ce que j’ai été et de ce que je suis

Embrasser une terre que je connais et où je suis née
Qui me parle de moi dans une langue qui est la mienne


J’arrive
Prise dans la marée des hommes
Prise dans leur violence
Prise dans la masse de leur corps bruts et tendus
Je me demande où sont les âmes  - elles n’y sont plus ou très peu – les derniers résidus prennent la fuite.
L’amertume filtre sous les paupières baissées.
Pas de regards directs
C’est dangereux de regarder
C’est dangereux de regarder yeux dans les yeux

Tout est en réserve en bloc, maintenu entre le cou et le menton
C’est bien trop dangereux de descendre dans le corps pour sentir cette violence et ce chaos et cette tristesse infinie.
Je croise des hommes noirs livides tendus dans des espaces où il faut contrôler son cap

Un arrêt est un point de mort.

Il faut ne rien laisser paraître, marcher le plus vite possible pour franchir les étapes, les barrières, les portes, les sas,

Fuir vers l’ailleurs de soi.

Je pense d’abord que je ne suis plus des leurs
Qu’il y a un fossé trop grand, une perméabilité irréversible entre eux et moi

Plus tard je suis dans la rue -, je me laisse atteindre
Et je pleure
Je pleure
De soulagement, de sentir que je suis en eux – partie humaine de leur corps
Je les embrasse en silence
Ceux qui tentent de survivre
Dans ces couloirs
Dans ces rues
Dans ces maisons en cartons bâties au bord des rails
Dans ces tentes de fortune déposées sur la glace du bitume
Hommes exposés, lacérés par le froid
Ils sont moi, cette partie de moi que je veux oublier

Ma migration est lente et certaine
Et je pleure ceux que je quitte, ceux que je laisse, ceux qui ne savent plus regarder
– je suis quelque part en eux, danseuse du présent, tournant dans le rythme des mondes nouveaux -

Une rangée de voitures blindées à la sortie de l’aérogare
Une personne s’est jetée au nez de tous sur les rails
Malgré cette tragédie le train sera là dans 20 ou trente minutes
Malgré cette tragédie le train sera là dans 20 ou trente minutes


Et encore une heure plus tard
Malgré cette tragédie le train sera là dans 20 ou trente minutes
Merci pour votre courage et votre patience


La police est partout
Armée
Groupée
Et là aussi il faut mieux baisser les yeux
Plus loin, deux cadavres de voitures brûlées
Des fusils grands comme des branches de chêne
Dans des bras trop jeunes et trop vierges de ce que la vie a de précieux

Mon pays est en guerre
Une guerre intérieure
Bien plus cruelle et plus vicieuse
Qu’elle s’est infiltrée
Doucement
Dans les vies
Comme un poison lent et minéral

Elle s’est diffusée dans toutes ces vies qui font que mon pays est un pays de mille pays
Un pays de mille langues
Un mélange trempé dans l’histoire des migrations depuis des siècles

Suis-je celle qui fuie?
Suis-je celle qui sait que la guerre qui a lieu est trop avancée pour être combattue ici.

Il nous faudrait creuser des cuevas, tenter de revenir vers la terre, nous arrêter de croire que démocratie et liberté sont nées dans cette ville

Et ma ville me parle de mon pays et mon pays me parle du monde
Et je pense qu’il n’est pas vain d’y être
Qu’il ne faudrait qu’une poignée de poètes
De danseurs fous
Pour résister
Pour créer encore et encore des îles de sagesse
Des beautés éphémères
Qui seraient comme des ports
Ou des messages de feu envoyés dans les airs
Et nous apprendrons à dissoudre les murs et les guns et les barrières

Et nous saurons contenir le monde dans la plus petite des cellule
Nous irons chanter, frapper le sol, pour nous souvenir
Il n’est pas temps de faire des révolutions
De sortir pour hurler notre rage dans la rue
Il est temps de nous rassembler à peu
De nous localiser
De cultiver ce qui est sous nos pieds
Savoir que les rêves nous grandissent et façonnent ce qui nous est cher
Que nos fragilités sont des royaumes inébranlables.

20/08/2010


15/11/2008
Un jour, il n'y rien de visible pour celui qui ne sait pas attendre.
Un autre, c'est une poussière immense qui tourne l'espace pour qu'elle vole.
Un autre encore, l'écorce lui échappe des mains et elle manque de tomber : bleus sur les genoux et les bras, griffures sur les poignets.

La créature est en lien.

Elle a perdu tous ces sons sur le I POD noir. Plus rien. Silence. Recommencer comme si de rien n'était. Aimé l'instant sans demander aux ours de venir manger dans sa main.

Plus loin, elle espère reprendre la marche, condenser en un seul acte l'éparpillement fertile, et revenir face à face, avec foi, transparence et tendresse parler au nom de tous.
29/10/2008

Abdel, 

J’ai commencé à écrire quand Georges est mort.
Georges c’était mon père.
J’avais 18 ans et lui 50. Moitié de siècle. Bien joué !
Je sentais en moi le désir de retenir en vie la personne qui m’avait connu d’ici à là et qui soudain me laissait avec toute une vie sans lui.

Je ne sais pas pourquoi je commence par là. Pour t’écrire à toi, qui sait la colère d’être face au père, incompréhensible machinerie humaine.

La mort vient comme un guide de vie-mort-vie.
Moi, j’ai mis du temps à reconnaître la mort, à savoir dans mon cœur, la définitive et soudaine incapacité d’avoir le choix.

Je sais que des êtres me quittent, là, de leurs corps vivants et en même temps, ils me pénètrent bien plus profondément la chair que s’ils restaient, incompréhensibles machines à vivre séparées de moi.
Aujourd’hui, quand je pense à lui et à tous les autres, l’abuelita, l’enfant, l’ami, je les sais en moi, intimement liés à mes os ; douleur et bonheur de reconnaître l’immense mystère de la vie.

Un jour :
Je mets des barrières à mes sentiments. Je veux être forte et belle. Je veux vivre. Je veux croire encore que c’est possible de continuer le mouvement.

Un autre jour :
J’accepte de plus en plus d’être traversée par des peines immenses et des tristesses inconnues, car je sais que je ne peux échapper au chemin d’ici. Alors je m’y plonge, épines et cendres et connais en moi la foi des retours heureux.

Dans ceux qui sont partis, père, pair, frère, sœur, être aimé, il y a notre force d’être en vie. Et aussi plus profondément, l’idée que rien de nous sépare d’eux-elle.
Il nous faut alors affronter nos démons, les colères de monstres, les injustices infertiles, toute cette bande de costumes stupides dont nous nous chargeons.

Fragile est une force. Vulnérable est une porte.
Colère est une danse. Aimer est un choix.

Je redis mon choix.

Mentir nous pourri. Rire nous enlace. Sourire nous embrasse.
L’ombre n’est pas plus que ça.
Ça, c'est ma tête pleine à craquer de violence cachée.

J’aimerais avoir plus de force, plus de chagrin, plus de larmes, plus de feu.
Mais certains jours, je suis juste paralysée.

Je peux voir en moi une panique élaborée par quelques entités malignes qui viennent trouer mon énergie de vie et me clouer au lit. Je ne veux rien savoir. Tout est impasse.

Rose–marie : Elle a creusé un tel vide dans mes nerfs. Elle a oublié mon nom. Elle a demandé de mes nouvelles. Elle est partie heureuse entourée des siens. Elle aimait son Homme plus que tout. Je sais que quelque part elle restait pour nous et sans doute qu’elle danse, heureuse dans la lumière des retrouvailles.

Je ne veux pas regretter.

Ici : comment, je peux continuer plus forte qu’avant ?

Je supporte de moins en moins la tristesse des hommes fatigués.

Là aussi, j’aimerais avoir assez de force pour enraciner en eux de nouvelles graines de baobab. Je dis baobab parce que j’ai la mémoire d’eux, plantés dans le sol africain et je crois que oui, il n’y a rien de plus puissant qu’eux, témoins de l’ocre-terre et du mystère.


Pourtant, un rien me touche et ferme la porte.
Je serre les dents. J’invente que rien ne change. Je crois savoir et j’ai tout faux.
J’oublie.

L’enfant qui n’est pas né ?
Ah oui, je suis sur les terres de sa conception et j’irai jusqu’au neuvième mois. Puis je prendrais un avion et rentrerai à la maison.